À propos de l'auteur : Lucien Jégou (1919 - 2018)

Fils d'agriculteurs penmarchais, Lucien Jégou fut le premier historien à s'intéresser véritablement à la mémoire locale. Enseignant d'histoire-géographie, contemporain et ami de Pierre-Jakès Hélias, il a offert sa vision aux habitants de sa terre natale par le biais d'ouvrages comme "Penmarc'h. Histoires et traditions" (1968) ou "Le Bénitier du diable". Ses livres étaient si appréciés qu'ils étaient souvent "embarqués par les pêcheurs de Saint-Guénolé en mer".

Le Football à Penmarc’h

I. Des Godillots aux Crampons

Les Bigoudens ont toujours aimé le jeu de balle. Avant l'apparition du football, on donnait la soule. C'était une sorte de ballon de cuir rembourré de tissu. Les deux camps tâchaient de la garder le plus longtemps possible. La partie durait une journée. C'étaient des courses à travers les rues, dans la campagne, des empoignades. Des accidents se produisirent. À Pont-l'Abbé, tout un groupe, perdant toute prudence, tomba dans l'étang salé. Certains s'y noyèrent.

Ce jeu, devenu très brutal, fut finalement interdit et remplacé par la galoche. Ce n'est qu'au début du siècle qu'on vit apparaître les premières équipes de football, à Penmarc'h, Guilvinec, Plonéour et Pont-l'Abbé. Le terrain de jeu était ordinairement la dune, un champ moissonné, ou une garenne. Le sol inégal se prêtait admirablement à des accidents de toutes espèces.

Les poilus de la guerre de 14 tirèrent le meilleur parti de leurs godillots. On fabriqua des crampons et des barrettes. L'ardeur l'emportait nettement sur la technique. L’« exercice de godasses » était ponctué de maladresses qui propulsaient dans les airs de grosses touffes d'herbe.

« Vers l'âge de dix ans, je chantais l'air des supporters victorieux :
Non, non, non, les Cormorans ne sont pas morts… Car ils shootent encore... »
II. La Passion face à la Pauvreté

Je fis mes premières armes sous la férule de l'abbé Colin, sur la dune du Ster. Le patronage ne produisit pas beaucoup de bons joueurs. L'Abbé, en soutane et chaussures montantes, paraissait ignorer les principes élémentaires de ce jeu collectif.

Quand je demandai à mes parents un peu d'argent afin de satisfaire ma passion du football et acheter l'équipement, je me fis vivement rabrouer :

« Il y a autre chose à faire dans cette maison que de gaspiller pour des futilités dangereuses ! Le lundi, c'est le jour des rebouteux ! Si nous avions été moins pauvres, je t'aurais acheté une bicyclette. Ça, c'est du sport ! »

À force de persévérance, je réussis à réunir quinze francs grâce à la vente de mes escargots. Il m'en fallait quinze autres. Comment faire ? J'avoue à ma grande honte que je fis quelques larcins, poussé inexorablement par le démon du ballon rond...

III. Le Premier Match et la "Catastrophe"

Les autorités qui régnaient sur les Cormorans Sportifs jugèrent que j'avais un talent suffisant pour jouer dans l'équipe seconde. Je rassemblai donc mon équipement dans un petit panier d'osier. J'avais prévu grand : la paire de chaussures avait bien deux pointures de trop, comblées avec du papier journal !

Je n'avais pas encore 15 ans. Nous étions à Plouhinec. Je marquai un but, en fis marquer d'autres, et au plaisir de jouer s'ajouta un peu de vanité. C'était trop ! La mi-temps allait être sifflée quand arriva la catastrophe : un adversaire, confondant mes chevilles et le ballon, sauta sur mon pied. Il y eut comme un bruit sourd...

François, supporter fanatique et soi-disant ancien de l'OM, s'improvisa soigneur avec de l'huile camphrée. Sous ce traitement énergique, la douleur devint intolérable. C'était une fracture nette.

IV. L'Hôpital et la Convalescence

Je me retrouvai à l'hôpital de Pont-l'Abbé, enveloppé dans un carcan de plâtre. Dans notre chambre se côtoyaient des vieillards, des tuberculeux et des enfants. L'heure des visites ramenait les gâteries : les fruits et les gâteaux s'amoncelèrent sur ma table de nuit, trois bouteilles de vin en occupèrent l'étage inférieur. J'en bus deux verres et je crois que je fus un peu gris !

Quand vint le moment de sortir, il fallut trouver des béquilles. Trop chères à l'achat ! Mon frère menuisier fabriqua l'outil de ma convalescence : deux perches surmontées d'une planchette. Après quelques chutes acrobatiques dans les champs de navets, je pris de la virtuosité. Bientôt, je recommençai à taquiner le ballon. Cela dura vingt ans.

V. L'Aventure du Car en Panne

Si l'on excepte une deuxième jambe cassée, mon expérience de footballeur fut très bénéfique. Les déplacements les plus proches se faisaient parfois à bicyclette. Pour les plus lointains, nous utilisions des cars qui ne furent pas toujours dans le meilleur état, surtout pendant la guerre.

L'épisode le plus pittoresque fut celui de Brest. Une panne nous immobilisa à Pont-de-Buis. Le chauffeur estimait qu'on pourrait repartir en obturant un orifice par du caoutchouc. Comme c'était dimanche, impossible d'en trouver. Finalement, un accompagnateur eut une idée de génie...

« Il ouvrit son portefeuille et en sortit... un préservatif ! »

Comme nous n'avions pas confiance dans cette médecine, on loua deux taxis. Le car arriva finalement à cinq heures du soir ! Des militaires nous proposèrent des chambres en ville et nous voilà tous allongés côte à côte sur le parquet. L'équipée se termina le mardi, après un autre arrêt à Quimmerch où, pour tuer le temps, la jeunesse donna un coup de main dans une ferme pour préparer le cochon qu'on venait de sacrifier !

Tout a bien changé depuis. Faut-il verser un pleur sur l'amateurisme véritable ? Je le pense un peu.