À Jean-Pierre
8 février 2026Si la fidélité se mesurait en années-lumière, Jean-Pierre Le Brun aurait déjà colonisé une galaxie. Trente-neuf ans. Trente-neuf années à tenir la barre des Cormorans, non pas comme un président de passage, mais comme on habite une maison, comme on incarne une terre. S’il existait une corporation des "bâtisseurs d’âme", nul doute qu’on se cotiserait aujourd’hui pour lui ériger non pas une statue, mais une tribune.
Jean-Pierre s’en est allé. Le "Président" — avec ce P majuscule qu'il portait comme une seconde peau — a rendu son dernier tablier. Et il faut voir aujourd'hui l'étrange ballet qui se joue autour de sa mémoire. C’est la comédie humaine, dirait Balzac.
Car il ne faut pas s'y tromper : l'homme n'était pas un saint de vitrail. Il était humaniste, certes, viscéralement, mais d'un humanisme ombrageux, exclusif. Il aimait le club comme on aime trop : avec passion, avec jalousie. Il s'est fait une armée d'amis, c'est vrai, mais gare à l'imprudent qui osait ne pas être de son avis ! Avec Jean-Pierre, le consensus avait souvent la forme de sa propre volonté, façon Tonton Flingueur !
C'était un monarque en son royaume, distribuant les affections et les coups de gueule avec la même générosité tonitruante.
Il y a, dans ces cérémonies de deuil collectif, une chorégraphie immuable où les clivages d'hier s'effacent comme par enchantement. On salue désormais la durée du règne avec d'autant plus de ferveur qu'on était peut-être, naguère, pressé d'en écrire l'épilogue. Surtout ceux qui ont, disons-le poliment, "accéléré" sa retraite, jugeant que le patriarche prenait trop de place sur la photo. Il en avait gardé, on le sait, une amertume sévère, une blessure que le sel marin de Penmarc'h n'a jamais tout à fait cautérisée.
Mais voilà : la mort a cette vertu diplomatique d'obliger à la louange. Aujourd'hui, on loue le bâtisseur, on encense le monument, on oublie le caractère impossible pour ne retenir que la légende. C'est le tribut du vice à la vertu, ou peut-être simplement la reconnaissance tardive qu'un homme comme ça, avec ses excès, ses colères et son amour dévorant, on n'en fait plus.
Au moment du bilan, laissons de côté ces politesses de circonstance. Ce qui restera, quand les discours officiels se seront tus, c'est que Jean-Pierre Le Brun prenait formidablement bien la lumière des projecteurs de stade. Un homme comme ça, aimant le cuir du ballon et la pâte humaine, outre la convivialité et la gagne, ne saurait être fondamentalement mauvais. Il fut fondamentalement entier.
Alors, à ceux qui l'ont poussé dehors et qui aujourd'hui tressent des couronnes, laissons-les à leur exercice obligé. Jean-Pierre, lui, est parti présider une assemblée où nul ne pourra plus lui contester l'ordre du jour, emportant avec lui cette fierté têtue d'avoir été, jusqu'au bout, le dernier des Cormorans majuscules.