De l'avantage de décliner l'allemand pour flamber des crêpes
L'histoire est ainsi faite qu'elle aime jouer aux dés avec le destin des hommes. Prenez Jean Sénéchal. Sur le papier de l'état civil de l'avant-guerre, l'homme est douanier, préposé d'octroi de son état. Sur les terrains herbeux et boueux du Pays Bigouden, il est joueur des Cormorans Sportifs de Penmarc’h.
L'année 1939 le fige d'ailleurs pour l'éternité sur pellicule, engoncé dans ces maillots de coton lourd qui fleuraient bon l'effort pur et le dimanche après-midi. Il vient tout juste d'épouser Andréa Seznec, l'institutrice. La vie, en somme, pourrait être un long fleuve tranquille. Mais en 1940, le fleuve déborde.
Le destin s'écrit au dos d'une conserverie
Il est des coïncidences que l'on n'oserait pas inventer dans un roman. Bien avant de diriger l'usine de Saint-Guénolé, Jean Sénéchal réside au 92 rue Jean Jaurès à Brest, où il exerce sa rigoureuse profession d'employé d'octroi. La distance, pourtant, ne l'empêche nullement de chausser les crampons pour les Cormorans.


C'est ainsi qu'il reçoit par la poste une convocation manuscrite de Jean de Cadenet, fils de l'emblématique Victor de Cadenet (Titor) président du club (joignable, précise fièrement l'en-tête, au mémorable « Téléphone 13 » de Penmarc'h). Le message organise la logistique d'un match à jouer en « terrain neutre » à Quimperlé : le déplacement se fera « en petite voiture » avec Jean Jégou, et le rendez-vous est fixé à 9h à Saint-Guénolé ou à 10h devant la cathédrale, place Saint-Corentin à Quimper. Jusqu'ici, rien qu'une charmante tranche de vie sportive d'avant-guerre.
Mais le vertige nous saisit lorsqu'on retourne le courrier. Pour griffonner ce mot, Jean de Cadenet a utilisé la première carte postale illustrée qui lui tombait sous la main. Que représente-t-elle ? La façade, la grande cheminée et le château d'eau de « l'Usine Modèle de St-Guénolé, P. TIROT et Cie ». Sans le savoir, par le simple hasard d'un affranchissement à 40 centimes, le fils du président des Cormorans venait d'expédier au jeune douanier brestois l'image exacte de son destin industriel.
La débâcle et le sable de Brandebourg
Juin 1940. La grande Histoire s'effondre. Jean est affecté à la 210e C.M.P. (Compagnie de Munitions de Parc ou de Position), chargé de ravitailler une armée française qui ne sait plus très bien où elle va. Le 10 juin, il « attend » à Versailles. Le 18 juin, le jour même où un certain Général parle dans un micro londonien, Jean est fait prisonnier à Saint-Lô. La France est coupée en deux, et notre douanier, lui, entame un long périple vers l'Est.
Après l'attente estivale dans les Frontstalags de l'Hexagone, le voilà débarqué à l'orée de l'hiver 1940 au Stalag III-A, à Luckenwalde, sur une lande sablonneuse à une cinquantaine de kilomètres au sud de Berlin. C'est immense, c'est glacial, c'est l'exil.
Mais le Breton a de la ressource. Dès sa première lettre, arrivée avec la fulgurance d'un escargot asthmatique le 6 décembre, il rassure les siens : « Nous avons été logés de telle sorte que tous les Bretons sont ensemble. » Une petite république de l'Ouest s'est recréée sous les miradors. Mi-décembre, l'arrivée d'un certain Tintin Le Borgne vient même rompre la monotonie.
Dans cette nasse où la « psychose des barbelés » guette, l'ancien Cormoran s'accroche peut-être aux rumeurs des matchs de football qui s'organisent le dimanche dans le camp, ce sport devenu un oxygène vital. Mais surtout, Jean déploie une ruse intellectuelle de haute volée : il apprend la langue de ses geôliers. « Savoir quelque peu l'allemand me sera certainement par la suite plus profitable que d'aller en commando », écrit-il. Il a tout compris. Pendant que d'autres s'épuisent dans les redoutables Arbeitskommandos agricoles ou industriels, lui se retrouve propulsé à un mètre du micro pour un reportage de la radio allemande de Noël.
Le douanier qui pêchait en eaux troubles
Pourtant, c'est de Penmarc'h que viendra la délivrance. L'administration de Vichy, réalisant soudain que la France a faim, négocie le retour anticipé des inscrits maritimes pour relancer la pêche. Près de 11 700 marins retrouveront ainsi leurs ports entre 1941 et 1942.
Jean est douanier, rappelons-le. Il n'a techniquement jamais remonté un filet de sa vie. Mais il a épousé Dédée. Et Dédée chérie (à qui il réclamait par courrier margarine, dentifrice et surtout du tabac) va faire preuve d'un toupet administratif que l'on devrait enseigner dans les écoles de diplomatie.
Grâce à d'opportunes complicités au quartier maritime du Guilvinec, son épouse obtient la production d'un faux document officiel. D'un coup de tampon magique, le préposé d'octroi devient un marin-pêcheur indispensable à la survie alimentaire de la Nation.
En octobre 1942, la ruse fonctionne. Jean est libéré. Il rentre chez lui, quelques semaines seulement avant que la fenêtre des libérations ne se referme avec l'invasion de la zone libre.
De la sardine à la crêpe flambée
La suite appartient à l'histoire industrielle de Saint-Guénolé. L'homme qui avait su feindre d'être marin prend, en 1947, la direction de la conserverie Tirot. Andréa, l'héroïque faussaire du Guilvinec, en devient la contremaîtresse. Jusqu'en 1961, ils feront tourner l'usine.
La chute et le silence :
La mémoire familiale retient l'écho des drames dans ce qu'ils ont de plus intime. Peu de temps avant la fermeture de l'usine, alors qu'un fort coup de vent balaye la côte, en pleine nuit, Jean Sénéchal dresse une échelle pour aller sécuriser un élément sur le toit de la bâtisse, malmené par les bourrasques. La chute est terrible. Mais la suite appartient à ces tragédies qui se nouent en secret. L'ancien prisonnier des sables de Brandebourg, d'un stoïcisme absolu, se relève. Sans un mot, sans doute pour ne pas alarmer les siens, il retourne simplement se coucher.
Ce n'est qu'au lever du jour, face aux traces de sang laissées sur l'oreiller, qu'Andréa découvre l'étendue du drame et prévient les secours. Jean Sénéchal survivra à cette nuit, mais le diagnostic est sans appel : l'accident le laisse hémiplégique. Une rupture cruelle et définitive pour l'ancien athlète des Cormorans et l'infatigable directeur d'usine, qui devra affronter cette ultime épreuve, privé d'une partie de lui-même, jusqu'à son décès en 1984.
C'est à la lumière de cette tragédie que la suite de leur parcours force le respect. Diminué physiquement, Jean ne renonça pas. Porté par l'énergie indéfectible d'Andréa, le couple refusa de se laisser abattre.
D'après les souvenirs familiaux partagés par Catherine, sa petite-fille.Et quand le rideau tombe sur l'aventure Tirot, rachetée puis fermée par Cassegrain, le couple ne rend pas les armes. Ils rachètent la maison de direction au 98 rue du Port, y installent quelques tables, et fondent « Le Triskell ». C'est là, ultime audace, qu'ils serviront les toutes premières crêpes flambées de la région.
C'est ainsi que l'on survit aux stalags et aux fermetures d'usines : en ayant des camarades bretons dans la rudesse prussienne, une épouse capable de rouler l'amirauté, et l'idée lumineuse de mettre le feu au Grand Marnier plutôt qu'à la plaine.









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