Carnet Personnel • Archives & Mémoire

Le Zinc et le Maillot

Quand les Cormorans faisaient République au comptoir

Il est de bon ton, aujourd’hui, de sourire à la lecture de nos vieilles archives. L'œil moderne, habitué aux « espaces de coworking » et aux « maisons des associations » aseptisées, s’arrête sur une ligne des statuts d’antan et s’amuse : le siège social du club de football se trouvait au café.

On s’imagine aussitôt la scène avec une condescendance amusée. On plaque sur ce passé le cliché éculé du « café des sports », peuplé de troisièmes mi-temps bruyantes, de brèves de comptoir et d'un amateurisme joyeusement arrosé. On y voit le folklore ; on y rate l'essentiel.

C’est une erreur de perspective, une myopie sociologique. Dans le Penmarc’h et le Saint-Guénolé d’avant 1975, le bistrot n’était ni l’annexe récréative du club, ni un simple débit de boisson. C’était le Parlement, la Bourse et l'Agora. C’est là, dans l’odeur de tabac gris et de marée, que la ville et les Cormorans faisaient véritablement « communauté ».

L'épicentre d'un monde rude

Pour comprendre, il faut se défaire de notre époque. Le café d'alors est une matrice. C’est le carrefour logistique et financier d’une économie de la mer qui ne fait pas de cadeaux.

Prenez le Bar des Cormorans. Tenu par la famille Le Calvez, puis par Yves Mahé (que tout le monde appelait « La Pipe »), il n'emprunte pas seulement son nom aux footballeurs. Il est le terminus de la vie locale, la gare routière où s'arrêtent les cars de la régie, la porte d’entrée et de sortie du bout du monde vers Pont-l’Abbé ou Quimper.

Prenez le Café Jacob – le fameux Bar de l'Océan d'Eugène Jacob, lui-même mareyeur. On n'y vient pas seulement pour se rincer le gosier. C’est ici que les équipages hauturiers, notamment ceux de la famille Dréau, se retrouvent pour « loder ». On y fait les parts de pêche, on y répartit le fruit d'un travail épuisant. L'argent, la sueur et la mer se comptent sur le formica. Que le club de football s'y ancre n'a rien de folklorique : il s'installe là où bat le pouls de la cité.

Façade du café
Archive : Le "Bar de l'Océan", lieu de toutes les décisions.

Là où s'écrit l'Histoire (avec un grand et un petit H)

Fixer le siège social au café, c'était placer le pouvoir sportif au centre de la rue, à hauteur d'homme. Les grandes décisions ne se prenaient pas en huis clos.

C’est au Café Jacob que s'est tenue la décisive Assemblée Générale de 1960. Mieux encore : c’est ce même zinc qui a servi de décor, un mardi soir de juin 1974, à l'élection de Michel Baudry à la présidence. Une décision actée au comptoir qui allait pourtant propulser le club vers son zénith absolu : la Division III nationale.

Le soutien à l'équipe relevait, lui aussi, du militantisme local, organisé au milieu des verres. En 1960, après neuf années de sommeil, c'est au Café du port qu'une poignée d'irréductibles se réunit pour ressusciter le club des supporters et porter Emile Raphalen à sa tête. Le bistrot est l'incubateur de l'engagement : on y organise les kermesses pour financer le stade de Keryet, on y scelle les victoires lors de banquets mémorables, comme ceux de l'Hôtel Moguérou.

Et comment évoquer le stade de Keryet sans franchir la rue pour s'accouder au Bar Chez Etienne ? Planté juste en face du terrain, ce n'était pas une simple halte de proximité, mais le prolongement direct de la pelouse. C’était le sas de décompression incontournable des dimanches de match.

C'est là, sous l'œil bienveillant d'Etienne, que l'on jaugeait les équipes adverses descendant de leur car. C'est là que l'on refaisait la rencontre avec une mauvaise foi passionnée, et que les supporters à la voix cassée venaient trinquer avec les joueurs une fois le coup de sifflet final envolé dans le vent. Le Bar Chez Etienne n'était pas en marge du stade ; il en était la tribune d'honneur la plus vibrante.

Le Bar Chez Etienne face au stade Pierre Boënnec, tenu par Alice et Etienne DANIEL
Archive : Le Bar Chez Etienne face au stade Pierre Boënnec, tenu par Alice et Etienne DANIEL.

Le miroir d'une identité populaire

Enfin, le bistrot penmarchais est le creuset d'une population solidaire, rugueuse et, quand il le faut, rebelle.

Il ne faut jamais oublier que l'Histoire s'y est invitée brutalement. C'est dans ce même Bar de l'Océan, repaire de la vie sportive, qu'une altercation fondatrice éclate en novembre 1940 : François Péron y fait face à une patrouille allemande. Un acte de résistance spontané qui le conduira au peloton d'exécution. Les murs de ces cafés étaient imprégnés de ce courage-là.

En confiant leur destin à ces établissements, les Cormorans affirmaient une identité de classe. Le club n'était pas une institution abstraite, hors-sol. Il était l'émanation charnelle des marins, des ouvrières d'usine, des artisans qui se tenaient coude à coude au comptoir. L'équipe du dimanche était le miroir exact de la salle de café du lundi.

Séparer le club de ses troquets aurait été, pour les anciens, une aberration totale. C'eût été couper l'arbre de ses racines. Le bistrot n'était pas la buvette des Cormorans ; ce sont les Cormorans qui appartenaient au bistrot, et, par lui, à tout Penmarc’h.

Le soutien à l'équipe relevait, lui aussi, du militantisme local, organisé au milieu des verres. En 1960, après neuf années de sommeil, c'est au Café du port qu'une poignée d'irréductibles se réunit pour ressusciter le club des supporters et amis des Cormorans et porter Emile Raphalen à sa tête. Le bistrot est l'incubateur de l'engagement : on y organise les kermesses pour financer le stade de Keryet, on y scelle les victoires lors de banquets mémorables, comme ceux de l'Hôtel Moguérou.