La Légende Noire
La mer donne, la mer reprend. Mais sur la pointe de Penmarc'h, elle a surtout beaucoup fracassé. Avant que l'œil de feu du phare d'Eckmühl ne vienne pacifier la nuit en 1897, nos côtes comptaient parmi les plus meurtrières d'Europe. Les courants redoutables et les récifs acérés formaient un piège mortel pour les navires marchands s'égarant dans la brume.
De ces drames à répétition est née une tenace légende noire : celle des naufrageurs. On racontait que les Bigoudens de la côte, poussés par la misère, attachaient des lanternes aux cornes de leurs vaches pour imiter le mouvement des navires à l'ancre, attirant ainsi les capitaines crédules sur les brisants pour mieux piller leurs cargaisons.
« Les populations côtières considéraient comme leur appartenant tout ce que la mer rejetait sur le rivage. Ce vieux "droit de bris" était ancré dans les mœurs. Mais de là à provoquer les sinistres, l'imagination romantique du XIXe siècle a franchi un pas que l'Histoire dément. »
La réalité était à la fois moins machiavélique et plus nuancée. Si la "récolte" du bois d'épave ou des tonneaux de vin échoués offrait une aubaine inespérée pour une population vivant souvent dans un grand dénuement, les archives judiciaires ne prouvent aucune volonté délibérée de provoquer des naufrages.
Au contraire, l'Histoire oublie souvent de raconter les actes d'héroïsme inouïs de ces mêmes habitants. L'abbé Quiniou rappelle dans ses écrits plusieurs naufrages terribles, comme celui de la corvette L'Émulation ou le désastre du 10 octobre 1870. À chaque fois, des marins locaux, au péril de leur propre vie, ont mis des chaloupes à la mer au cœur de la tempête pour arracher les marins étrangers à la mort.



Il aura fallu des dizaines de tragédies pour que l'État décide enfin de sécuriser ce "cimetière des navires". De la construction du premier phare à l'érection du géant d'Eckmühl, la lumière a finalement vaincu la légende noire. Aujourd'hui, il ne reste de cette époque que des noms d'écueils sur nos cartes marines, et le bois poli de quelques meubles anciens, taillés dans les membrures des navires vaincus par la Pointe.

