1927 : La Guerre du "Comptoir d'Achat"

Quand Penmarc'h a fait plier les barons de la sardine
L'année 1927 reste gravée dans la mémoire collective bigoudène. Ce n'était pas seulement une grève, c'était un soulèvement. Entre les récits épiques de Lucien Jégou et les dépêches de presse de l'époque, retour sur ces mois de fièvre où les pêcheurs de Saint-Guénolé, menés par des figures locales et nationales, ont combattu pour leur dignité.

Le Piège de l'Abondance

Tout commence par une "campagne sardinière aussi belle" que rare. Les nouvelles pinasses à moteur ramènent des tonnes de poisson. Mais à terre, les usiniers s'organisent. Ils ont créé une arme redoutable : le "Comptoir d'Achat".

Ce système permet aux usines de s'entendre pour ne pas se faire concurrence, bloquant les prix au plus bas. Quand les pêcheurs refusent de vendre à perte, le couperet tombe : « Aucun achat ne sera fait, toutes les barques demeurent ancrées au port » relate La Dépêche de Brest. C'est le lock-out. La faim menace.

Salle Kerfriden : Le QG de la Révolte

La résistance s'organise. Le conflit dépasse vite les frontières de la commune. On voit débarquer à Saint-Guénolé le Préfet Rischmann, mais surtout des leaders syndicaux d'envergure.

Les archives de presse nous apprennent que plus de 1000 pêcheurs s'entassent dans la salle Kerfriden pour écouter le "citoyen Tillon". Charles Tillon, futur héros de la Résistance et ministre, est là, à Penmarc'h, pour haranguer la foule debout sur un mur : « La classe ouvrière vaincra ! ».

Dans la rue : "Fanchic ar Foulin" Si Tillon organise la stratégie, la rue appartient à des figures comme François, dit "Fanchic ar Foulin".

Le livre de Jégou décrit des scènes dignes d'un film : des gendarmes à cheval ("cavaliers armés") patrouillant dans le vieux cimetière de Saint-Nonna, et Fanchic, drapeau rouge au vent, qui jette un seau d'ordures à la tête d'un officier avant d'être emmené en prison.

La Victoire du Tableau Noir

La tension est extrême. Les usiniers comme MM. Lémy et Amieux restent inflexibles à la Préfecture de Quimper. Mais la solidarité des marins et des ouvrières d'usine, qui bloquent tout, finit par payer.

Fin juin 1927, la nouvelle tombe. Une scène incroyable se déroule devant la Maison Auffret, qui servait de quartier général d'information. Sur le tableau noir accroché au mur, où l'on notait les heures de marée, quelqu'un écrit à la craie en lettres capitales la phrase de la victoire :

LA DÉPÊCHE DE BREST, 30 JUIN 1927 « Sur le tableau noir accroché au mur de la maison Auffret... on peut lire aujourd'hui, en grosses lettres écrites à la craie :

"LE COMPTOIR D'ACHAT EST SUPPRIMÉ".

Toute la soirée, une vive animation régna sur le port... chacun se sentait heureux et prêt à oublier les mauvais jours. »

Cette victoire du collectif sur l'individualisme économique est l'acte de naissance de l'esprit "Cormorans". Quand le club se développera, il portera en lui cet ADN : on ne gagne jamais seul, on gagne ensemble.

L'Art de la Révolte : 1927 - 2024

Quand le rock redonne vie aux Sardinières

Il est des images qui traversent le siècle sans prendre une ride. En Pays Bigouden, la mémoire n'est pas qu'une affaire de livres d'histoire ; elle s'affiche sur les murs, fière et inaltérable.

Près de cent ans séparent ces deux images, et pourtant, le même souffle les anime. D'un côté, l'œuvre originale d'un témoin de son temps ; de l'autre, l'hommage vibrant de la jeunesse penmarchaise.

Tableau original de Charles Tillon - La Révolte des Sardinières1927 : L'Original
"La marche des Sardinières", peint par Charles Tillon. Un drapeau rouge flotte sur la dune, guidant les femmes en coiffe vers la lutte sociale.
Affiche Festival God Save The Kouign 20242024 : L'Hommage
Affiche du festival God Save The Kouign (Vol.5). Le tableau devient l'étendard d'une culture locale qui n'a rien perdu de son caractère.
Une Mémoire "Plébiscitée"

En 2024, pour sa 5ème édition, le festival de rock penmarchais a frappé fort. En reprenant trait pour trait le tableau de Charles Tillon (qui fut syndicaliste actif lors des grèves de 1927 à Saint-Guénolé avant d'être artiste et ministre), les organisateurs ont fait bien plus qu'une belle affiche.

Ils ont affirmé une filiation. Le drapeau rouge de la colère sociale est devenu l'étendard d'une fierté culturelle. Voir cette affiche placardée dans tout le Pays Bigouden a réveillé le souvenir de ces "Penn Sardin" qui, en sabots et en coiffes, ont osé défier les patrons d'usines.

Hier, elles marchaient pour leur pain ("Pemp real a vo !"). Aujourd'hui, elles marchent pour que l'âme de Penmarc'h continue de vibrer, guitare à la main.