Archives Personnelles • 5 Août 1923

Chronique d'un dimanche d'août,
de la poussière et des hommes volants

La Fête des Cormorans et l'art noble du Gouren

C’était le 5 août 1923. L'Histoire venait à peine de ranger ses canons, mais au pied des rochers de Saint-Guénolé, l'urgence était toute locale. L'urgence, ce dimanche-là, consistait à savoir lequel de ces solides gaillards allait réussir à faire goûter la terre de Penmarc'h à son voisin. Et avec les deux épaules, s'il vous plaît.

C’était la Fête des Cormorans. On ne tapait pas encore exclusivement dans un ballon de cuir pour faire honneur aux couleurs du club. Le sport, le vrai, celui qui justifiait qu'on endimanche tout le pays bigouden, c’était le Gouren.

Foule regardant le Gouren à Saint-Guénolé
Une mer de coiffes sages mêlées à l'élégance des canotiers d'estivants et aux rudes casquettes de marins.

La photographie a beau être muette, elle fait un boucan de tous les diables. Regardez cette foule formée en cirque romain. Une mer de coiffes sages qui n'avaient pas encore l'ambition de gratter le ciel, mêlées à l'élégance des canotiers d'estivants et aux rudes casquettes de marins. On s’était assis à même le sol, au tout premier rang, risquant à chaque seconde de recevoir quatre-vingts kilos de muscles sur la robe du dimanche.

Au centre de l'arène, c'est l'immobilité vibrante qui précède la tempête. Les pieds nus, cuirassés par l'habitude, s'ancrent dans la terre battue. Les pantalons, les rudes bragoù, sont retroussés sous le genou pour offrir la prise. Et puis il y a la roched, cette chemise de lin sans boutons, cousue pour endurer le poids du monde. C'est par elle que l'on s'agrippe. C'est le krog. Front contre front, épaule contre épaule, on jauge l'autre. On entendrait presque la toile craquer sous la tension colossale des poignes.

Le vol plané d'un lutteur breton
Le lamm est en route : cet art absolu de plaquer l'adversaire d'un seul élan.

Soudain, la gravité capitule. Le second cliché fige l'instant précis du vol plané. Le lamm est en route : cet art absolu, presque magique, de plaquer l'adversaire sur ses deux omoplates d'un seul élan. L'homme atterrit lourdement, et le sol breton répond par une volute de poussière claire qui vient picoter les yeux des spectateurs du premier rang.

Pourtant, il n'y a nulle barbarie là-dedans. C'est une chevalerie terrienne. Le serment a été prononcé, loyal et sans traîtrise. Dans un instant, le vainqueur relèvera le vaincu. Il lui donnera l'accolade, fraternelle, et d'un grand plat de la main, brossera affectueusement la poussière accrochée à son dos pour lui rendre son honneur. Tu es tombé, l'ami, mais tu es propre.

Cette petite nuée de terre figée sur le gélatino-bromure a cent ans, mais elle respire encore. Elle sent le sel, la sueur honnête et la fin de l'été. Elle nous murmure qu'avant d'être une affaire de classements et de championnats, le sport chez les Cormorans était ce grand théâtre humain où l'on venait, un beau dimanche, s'émerveiller de voir des hommes soulever la terre à mains nues.