L'Apothéose du « Futur Gor » : quand on applaudit les pelleteuses
Ainsi s'achève, pour la coquette somme de 135 000 Francs (subventionnée à 30 % par la Région, l'esthétique a un prix), le long naufrage de l'ancienne usine de traitement de poisson de Poulguen. Une "verrue", disait-on poliment, pour ne pas dire une ruine lépreuse qui gâchait le panorama touristique.
Pourtant, avant de finir en gravats expédiés à la carrière, le « Futur Gor » fut un fleuron. L'aventure avait commencé vers 1900, impulsée par la Compagnie du Guano Français. Sous la direction d'Yves Le Guirriec, on ne gaspillait rien. Des charrettes à cheval sillonnaient les ports bigoudens pour récolter les déchets de poisson. Étendue, macérée, séchée au vent, cette tambouille dégageait un parfum si tenace et si caractéristique que les riverains, dans un éclair de poésie olfactive, rebaptisèrent l'endroit « l'usine à caca ».

Mais cette pestilence, c'était le parfum du succès. Les déchets, devenus un compost de luxe, partaient par la « voie d'usine » des Chemins de fer bigoudens. Ils allaient s'étourdir dans les vignobles de France, faire lever les blés de la Beauce et de la Brie, et franchissaient même la mer pour fertiliser les terres du Maroc et d'Algérie. Le résidu bigouden avait une destinée internationale.
Dans la mémoire locale, le « Futur Gor » ne se contentait d' d'engraisser les champs lointains ; il faisait aussi office de station météorologique improvisée. Du côté de Saint-Guénolé ou de Kérity, les anciens aiment à rappeler que l'usine servait de baromètre infaillible. Quand le vent basculait au suroît et balayait la pointe, il rabattait les effluves de têtes de sardines macérées directement vers les terres. Les femmes, le nez au vent, n'avaient même pas besoin de regarder les nuages noircir au large pour savoir qu'il fallait se hâter de rentrer le linge : « Ça sent le Futur Gor, on va ramasser de l'eau ! » Un contraste dont le Pays Bigouden a le secret : la noblesse absolue de la dentelle blanche affrontant, avec un pragmatisme stoïque, la trivialité d'une charogne rentable.
La chute vint avec la folie des grandeurs. En 1964, on modernise. De nouveaux appareils de cuisson sont installés pour transformer le déchet en farine animale pour les poulets. L'investissement est trop lourd, la rentabilité s'effondre. En 1968, les vingt-six derniers employés quittent le navire.
Laissée aux outrages du temps et au décoiffage en règle de l'ouragan de 1987, l'usine n'était plus qu'un fantôme malodorant changeant de propriétaires sans jamais trouver de vocation. Ni appartements, ni hangar à caravanes.
Il était temps de faire place nette. Après les travaux de démolition, il ne restera plus une pierre de ce passé industriel. À la place, un bel espace vert s'étalera sous le nez des touristes. Une opération de chirurgie esthétique réussie pour l'entrée de la commune, où l'herbe fraîche remplacera définitivement le fumet du Guano Français.


