Les Ermites de l'Écume
Vies minuscules et légendes de Penmarc'h
Au bout du monde, là où l'océan vient inlassablement mordre les rochers de Penmarc'h, l'Histoire ne retient pas seulement les grands naufrages ou l'élévation majestueuse des phares. Elle murmure aussi le souvenir d'êtres singuliers, des figures presque rocailleuses, façonnées par le vent, les embruns et l'isolement de la côte. Des vies minuscules, à la lisière de la civilisation, qui ont marqué les mémoires locales.
Le mystère de Philopen, le Dieu de la Mer
Bien avant que le tourisme ne lisse les contours de la pointe bretonne, la Palue abritait ses propres légendes vivantes. La plus célèbre d'entre elles fut sans doute Thomas Yvin, surnommé Philopen (ou Chilopenn). Longtemps, on murmura qu'il était le rescapé d'un navire russe, recraché par les flots. En décembre 1835, l'écrivain Émile Souvestre fige sa légende dans la presse nationale, affirmant qu'il fut déposé tout enfant sous le porche de l'église de Tréguennec par un navire étranger.
« Ses lèvres n'avaient appris d'autre langage que quelques cris aigus imités des oiseaux marins ; son corps noir et nu n'était abrité que par un manteau de toile goudronnée qui retombait de ses épaules. Quelques pierres, recouvertes d'un toit de gazon, le défendaient contre les vents... Près de lui gisaient toutes ses richesses : une cruche de terre, un fragment de chaudière et un croc de fer pour arracher les épaves à la vague. On l'eût pris alors pour quelque Dieu fantastique de la mer. »
À Saint-Guénolé, on montre encore la « grotte de Chilopenn ». Son allure effarouchait, et on agitait son nom comme un épouvantail pour assagir les enfants. Sa force terrifiait les pêcheurs : la presse de l'époque raconte même qu'un colosse redouté, Yan-Bras, voulut un jour le terrasser. L'ermite se contenta de l'enserrer comme dans une tenaille de fer jusqu'à ce que le lutteur tombe inanimé sur la lande.
Ce repaire sauvage était si isolé qu'il aurait d'abord servi de refuge sous la Terreur. Émile Souvestre rapporte qu'un matin, un jeune homme pâle et haletant s'y précipita pour fuir des soldats. Ce fugitif, au regard noir chargé "d'un enthousiasme céleste", n'était autre que le célèbre député girondin Barbaroux.
Mais l'homme de la grotte cachait une douceur insoupçonnée. Étranger aux tumultes de la Révolution, son univers se résumait au mugissement des flots. Sur ses vieux jours, une jeune mendiante vagabonde, au pas guidé par un bâton blanc, vint partager son abri et sa solitude. La légende s'achève dans la mélancolie : on les retrouva morts ensemble sur leur couche de varech, l'ermite farouche tenant tendrement les mains du cadavre de sa compagne.
Une maisonnette de galets et un factionnaire à cornes
Près d'un demi-siècle plus tard, en octobre 1887, cet esprit indomptable de la Palue semblait avoir trouvé un héritier. Lors d'une tournée pastorale, le recteur de Penmarc'h crut se retrouver face au fantôme de Philopen en pénétrant chez Pierre Le M..., près de l'anse de Pors-Carn.
Ici, pas de caverne, mais une cahute improbable, née de la débrouillardise et de l'extrême dénuement : des galets de la grève liés par de la terre, un toit de roseaux et de goémon. À l'intérieur, la frontière entre les hommes et les bêtes n'existait pas. Et pour cause ! En guise de comité d'accueil, le brave prêtre se retrouva nez à nez avec un énorme taureau rouge, défendant l'entrée de la masure avec le zèle d'un garde républicain.
Une fois le placide cerbère repoussé à coups de bâton, la scène prit des allures de comédie rurale. Fiers de leur logis, les époux montrèrent leurs trésors : des tas de navets cachés sous un lit de paille et l'espoir de rebâtir avec les fameux "débris de naufrage".
Mais le clou du spectacle intervint au moment d'invoquer la grâce divine. Alors que le recteur officiait devant les époux dévotement agenouillés, il sentit qu'on tirait fermement sur son surplis. Une manifestation de l'au-delà ? Un vent coulis ? « Ce n'est rien, Monsieur le recteur », le rassura la maîtresse de maison, « c'est tout simplement ce diable de petit veau qui loge sous la table... ».
L'âme de la pointe
Il y a dans ces chroniques un éclat particulier. L'étonnement sincère des lettrés de l'époque face à une pauvreté qui nous paraît aujourd'hui vertigineuse, mais surtout, une humanité vibrante. Que ce soit la force tranquille du "Dieu des mers" Philopen ou la fierté naïve de Pierre Le M... devant son veau domestique, ces fantômes de la Palue nous rappellent une époque où, sur les côtes de Penmarc'h, la rudesse du quotidien n'excluait ni l'entraide, ni une certaine forme de magie tragi-comique.