Chronique du Pays Bigouden

La Guerre des Clochers

L’art de la sécession paroissiale à Penmarc'h

À Penmarc'h, la foi a toujours eu le tempérament bien trempé, et l’eau bénite y a souvent pris des airs d’eau de mer en furie. Derrière la majesté tranquille de nos monuments de granit se cache une histoire beaucoup plus croustillante : celle d’une rivalité ecclésiastique féroce, un feuilleton séculaire où la fierté des clochers l’a souvent disputé au salut des âmes.

Le grand schisme local, c’est l’éternel duel entre le Bourg (Tréoultré) et la côte (Saint-Guénolé et Kérity). Pendant des siècles, l’église Saint-Nonna trône en souveraine absolue. Les riches armateurs du XVIe siècle y ont fait sculpter leurs caravelles dans la pierre, une manière très peu subtile de dire au reste de la côte : « C’est nous qui commandons, sur mer comme au ciel ». Pour le Recteur du Bourg, les autres quartiers ne sont que des « trèves », de lointaines succursales spirituelles qu’on maintient volontiers sous tutelle – surtout pour en percevoir les dîmes.

À Saint-Guénolé, on ronge son frein. La silhouette trapue et inachevée de la Tour Carrée, stoppée net par le raid sanglant du brigand La Fontenelle en 1595, ressemble alors à un orgueil blessé face aux fastes du Bourg. Quant à Sainte-Thumette à Kérity, laissée à l’état de ruine béante et colonisée par la végétation pendant des décennies, elle illustre le désintérêt poli du centre pour ses périphéries maritimes.

Mais le vent tourne avec le XXe siècle, et la vengeance des gens de mer sera terrible.

La révolution industrielle de la sardine et l'explosion des conserveries transforment Saint-Guénolé en un poumon économique surpuissant. Le port grouille de marins et d'ouvrières, tandis que le Bourg historique commence à ressembler à une paisible carte postale du passé. Voir cette marée humaine, cette force laborieuse, obligée de courir au Bourg pour les baptêmes, les mariages ou pour obtenir les faveurs du haut clergé devient intenable.

La délimitation de la nouvelle paroisse de Saint-Guénolé, qui aboutit en 1942, n’a pas été une simple formalité administrative : ce fut une véritable guerre de sécession spirituelle. Les négociations pour tracer les frontières de la nouvelle entité relèvent de la haute diplomatie (et du marchandage de tapis), chaque camp défendant son pré carré, ses ouailles et, bien sûr, le denier du culte.

M. Derven et M. Garo
An Aotrou Derven hag an Aotrou Garo, kenta Person ha kenta Kure e Sanola.
« Pas que les pipes qui sont culottées ! »

Lors de la délimitation, les négociateurs de Saint-Guénolé (dont Mark Guichaoua et Visant al Loc'h) voulaient évidemment une bonne part du gâteau. Non contents de récupérer le village de la Joie, ils exigeaient également sa chapelle et l'école maritime en traçant une ligne droite jusqu'à Kéronteg. Face à ces dents jugées « un peu longues », le Recteur du Bourg, M. Jézégou, lâcha cette réflexion cinglante : « Il n'y a pas que les pipes qui sont culottées » ! La chapelle de la Joie resta finalement au Bourg, avant de passer plus tard à Kérity.

Obtenir enfin son indépendance religieuse et son propre recteur fut pour Saint-Guénolé le plus beau des camouflets infligés à la centralité du Bourg. Et pour enfoncer le clou, lorsqu'il fallut bâtir la nouvelle église en 1954, on alla récupérer les pierres d'anciens manoirs environnants. Une manière de signifier que le pouvoir et la noblesse avaient définitivement changé de camp.

À Penmarc'h, les églises racontent la foi, mais elles murmurent surtout que si le Bon Dieu est unique, les clochers, eux, ne partagent pas facilement leur territoire !

Chronique Personnelle Billet d'humeur et d'histoire locale.