L'odeur de la terre
et de l'eau-de-vie

Ils avaient vingt-deux et dix-huit ans. L’âge des promesses, dirait-on aujourd’hui. Mais à Penmarc'h, en cette fin d'année 1874, la jeunesse est un luxe que l'on ne s'offre pas. Sur cette pointe battue par les vents, où la terre est basse et la mer souvent cruelle, on naît vieux, ou presque.

Dans le box des accusés de la cour d’assises de Quimper, ils ne ressemblent pas aux monstres de foire que la foule, avide de frissons, espérait voir. Marie-Jeanne Bodéré, tassée sous son tablier de toile rude, et Jean Le Goff, son cousin, n'ont pas l'envergure des grands criminels romantiques. Ils n'ont que l'épaisseur tragique des misérables. Face aux magistrats en robe qui manient la langue acérée du Code pénal, ils sont comme des étrangers dans leur propre département, répondant aux questions en langue bretonne. C'est par la voix de l'interprète habituel de la Cour qu'ils vont devoir raconter l'indicible.

Pour comprendre l'horreur de cette nuit d'octobre sur la route de Kerguivoën, il faut oublier nos repères. Il faut s'imaginer l'odeur rance des masures sans lumière, le huis clos étouffant d'un mariage arrangé pour quelques arpents de terre, et surtout, le goût âpre de l'eau-de-vie, ce tord-boyaux qui sert de seul horizon à ceux qui n'en ont plus. Quand la femme Bodéré glisse des cristaux de sulfate de cuivre dans la pâte du gâteau familial, ce n'est pas le machiavélisme des Borgia qui arme sa main. C'est l'instinct de survie bestial, absurde, d'une femme broyée par une vie qu'elle n'a pas choisie, et d'un gamin prêt à ôter la vie d'un homme pour dix misérables francs...

Le huis clos de la glèbe

À Kerguivoën, le décor du drame n'est pas fait d'ombres théâtrales, mais de boue, de vent et de promiscuité. Marie-Jeanne et Bertrand Bodéré sont cousins. Leur union, scellée autour d'un maigre pécule de sept mille francs, n'est pas une affaire de sentiments, mais de survie patrimoniale. À l'audience, la jeune femme résumera la fatalité de sa condition en une phrase glaçante : c'est sa famille qui l'a contrainte à contracter ce mariage. Dans cette paysannerie âpre, on s'épouse pour assembler des parcelles, on s'enchevêtre pour ne pas sombrer. Mais pour Marie-Jeanne, cette alliance devient très vite une cage.

Bertrand est décrit comme un homme doux, trop doux peut-être pour une terre si dure. Il plie sous l'autorité de sa femme et s'efface dans l'alcool. Marie-Jeanne, elle, étouffe. Dépourvue de l'instinct maternel que la morale voudrait innée, elle délaisse son foyer. À la barre, on lui reproche d'avoir abandonné ses jeunes enfants qui étaient couverts de vermine. Sa répartie claque alors, terrible de naturalisme : elle affirme que les enfants de ceux qui l'accusent ne sont pas plus propres que les siens. La crasse n'est pas perçue comme une négligence ; c'est le lot commun, la norme d'un monde qui a renoncé. Ses fugues vers les cabarets ne sont pas de simples actes de débauche ; ce sont les fuites éperdues d'une femme qui refuse son sort, mais qui n'a pas les mots pour le formuler autrement que par la violence de l'abandon.

L'arithmétique du désespoir

L'irruption de Jean Le Goff, le cousin de dix-huit ans, vient refermer ce triangle funeste. Lui aussi connaît la morsure du besoin et habite à un jet de pierre : sa maison n'était séparée de la sienne que par une aire à battre. Sur ce minuscule espace de labeur paysan, les vies se frôlent sans cesse, les passions et les haines se heurtent au quotidien, sans le moindre horizon pour s'échapper. Ce qui frappe dans le pacte que scellent ces deux jeunes gens, c'est son effroyable banalité comptable. Pour tuer un homme, on s'accorde sur une avance de 10 francs et une promesse de cinquante.

L'arme du crime raconte cette misère. Pas de pistolet, pas de lame fine. Marie-Jeanne utilise ce qu'elle a sous la main : le sulfate de cuivre. Elle l'incorpore à un cuigne, détournant la nourriture nourricière pour en faire un poison.

La scène de l'exécution sur la route confine à l'absurde. Bertrand, anesthésié par l'eau-de-vie, titube. Lorsque le poison tarde à agir, la panique prend le dessus et la nature environnante fournit l'arme de substitution : de lourds pavés ramassés sur le bas-côté.

« Le président de la cour livrera l'image la plus dantesque en rappelant à la jeune femme qu'elle était pieds nus, et que l'on a pu suivre ses traces parce qu'elle a marché dans le sang de son mari. »

La danse macabre de Marie-Jeanne, déchaussée dans la boue et l'hémoglobine sur le corps de son époux, relève d'une transe, l'explosion bestiale d'une rage accumulée contre cet homme et contre sa propre existence.

L'innocence sacrifiée au silence

Pourtant, l'horreur absolue de ce dossier ne réside peut-être pas sur cette route, mais dans le silence de la maison familiale. Pendant que les parents s'entretuent, un nourrisson de six mois s'éteint. L'autopsie du petit corps raconte une agonie silencieuse, une mort par inanition. La muqueuse de l'estomac a disparu : faute de nourriture, l'enfant s'est littéralement consumé de l'intérieur.

Ce détail hideux est la clé de voûte de l'affaire. Il témoigne d'un effondrement total des repères humains. La misère intellectuelle et affective est telle que l'enfant, promesse d'avenir, est perçu comme un poids négligeable.

La justice face à l'abîme

Lors du procès à l'hiver 1875, la société bien-pensante tente de se rassurer. Les experts auscultent l'âme de l'accusée. Ils cherchent la folie pour disculper la nature humaine. Mais ils ne trouvent qu'une « bizarrerie de caractère ». La sentence tombe, implacable : la mort pour elle (commuée en travaux forcés), le bagne à perpétuité pour lui.

Ils partiront tous deux pour la Nouvelle-Calédonie, jetés dans les cales du navire Le Rhin avec les forçats et les Communards déportés. De la rudesse de Penmarc'h aux bagnes du Pacifique, leur destinée se résume à un exil perpétuel.

Aujourd'hui, relire les minutes de ce procès ne doit pas nous inciter au jugement hautain. Derrière les fractures du crâne et les restes de gâteau empoisonné, c'est le spectre d'une humanité laissée pour compte qui nous regarde. Une humanité à qui l'on avait appris à courber l'échine pour survivre, et qui, un soir d'octobre, n'a su se redresser que dans l'horreur.

Pour aller plus loin...

Si cette affaire a éveillé votre curiosité sur notre histoire locale, je vous recommande vivement de consulter l'excellent travail de recherche publié sur le site KBC Penmarc'h. Leurs investigations approfondies complètent parfaitement le récit de cette tragédie.

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