Chronique du Temps Jadis

Le Mystère du Cercueil Flottant

Penmarc'h — Automne 1878
C'est une découverte aussi macabre qu'insolite qui a secoué la commune de Penmarc'h à la fin du mois d'octobre 1878. Rapportée par les journaux de l'époque, cette affaire digne d'un roman d'aventure illustre les drames anonymes qui se jouaient alors au large de nos côtes.

Une pêche inattendue au large de Kérity

L'histoire commence un après-midi de la fin octobre 1878. Normand (ou Normond selon les gazettes), un patron pêcheur de Kérity, a pris la mer pour aller relever ses casiers. Mais au milieu des flots, son attention est attirée par une masse sombre ballotée par la houle. En s'approchant, le marin stupéfait découvre qu'il s'agit d'un cercueil en bois, solidement cerclé.

La caisse a visiblement passé un long moment dans l'océan : elle est « bernaclée », c'est-à-dire couverte de ces petits crustacés qui s'accrochent aux épaves. À l'une de ses extrémités, on distingue encore l'attache rompue d'un cordage qui devait retenir le poids d'immersion. Pour le pêcheur, ramener une telle trouvaille à terre n'est pas une mince affaire, mais il parvient à remorquer le cercueil jusqu'au port.

L'ouverture et l'enquête des autorités

Dès son arrivée à terre, les autorités locales sont alertées. Le maire de Penmarc'h, le juge de paix du canton et le brigadier de gendarmerie se rendent sur place pour procéder à l'ouverture de la bière et mener l'enquête.

Illustration de l'océan

À l'intérieur, protégé par une garniture en toile, repose le cadavre d'un homme mesurant environ 1 mètre 80 et paraissant âgé de 35 à 40 ans. L'état du corps est effroyable : la moitié du visage est rongée et l'un des côtés du malheureux est entièrement noir. Vêtu d'un simple caleçon et d'une chemise de flanelle, il est recouvert d'un drap d'ensevelissement.

Mais ce sont les objets qui l'accompagnent qui vont le plus intriguer la justice de paix. Les mensurations de son ultime demeure sont d'ailleurs précises : 1m80 de long, 50 centimètres de large au niveau de la tête et 40 centimètres aux pieds.

Pièces à conviction relevées :

  • Une coiffe singulière : un bonnet (ou calotte) grec soutaché (orné de tresses).
  • Une perruque brune.
  • Des grilles d'acier : trois à cinq lourdes grilles en fonte, habituellement utilisées pour les chaudières à vapeur.

Les conclusions : le naufragé d'un vapeur

Face à ces éléments, les autorités dressent rapidement un scénario. L'homme n'a pas été victime d'un meurtre, mais très probablement d'une maladie foudroyante et hautement contagieuse, comme le choléra ou le scorbut, justifiant la noirceur de ses chairs et une inhumation précipitée en pleine mer.

L'utilisation d'un cercueil charpenté — et non d'un simple ballot de toile de voile cousu — ainsi que la présence de la perruque et de la calotte grecque, laissent à penser qu'il s'agissait d'un « officier ou d'un passager de distinction ». La présence des grilles de chaudière en fonte livre un dernier indice crucial : le défunt voyageait sur un navire à vapeur. Ces lourdes pièces métalliques avaient été placées dans la bière pour servir de lest et l'entraîner vers les abysses.

Pourquoi le cercueil est-il remonté à la surface ? Les messieurs de l'enquête concluent que les violentes tempêtes d'automne ont fini par rompre les attaches du lest extérieur, à moins que ces liens n'aient été sectionnés par « un gros poisson ». Selon l'état de la caisse, le décès devait remonter à environ trois mois.

L'histoire ne dit pas si cet homme distingué a fini par retrouver un nom, mais il a terminé son long voyage sur les côtes du Pays Bigouden, rejoignant la longue liste des mystères laissés par l'océan.

Sources : Extraits de presse de novembre 1878, Le Finistère, l'Union bretonne.