Train Birinik
Je ne puis oublier le fameux train de Pont-l'Abbé à Saint-Guénolé, appelé train Birinik (mot désignant les berniques) sans doute parce qu'il venait à Penmarc'h où de nombreux rochers étaient recouverts de berniques. C'était le joyau de la population bigoudène, qui le portait dans son cœur. Elle aimait à le voir apparaître avec son panache de fumée noire, à entendre son sifflet à l'arrivée et au départ des gares, à chaque passage à niveau et parfois même, pour saluer un ami du chauffeur au travail au champ. A l'instar des cloches de l'église Saint-Nonna, les sifflements du train - à 5 h 34, 9 h 29, 13 h 44, 15 h 39 vers Pont l'Abbé et à 9 h 34, 12 h 58, 16 h 16, 19 h 37 vers Saint-Guénolé - rythmaient la vie, accompagnaient les rites quotidiens et rassuraient.
Le bonheur suprême était de monter dans les wagons à banquette en bois, d'entendre la locomotive souffler, comme si elle reprenait sa respiration, de sentir chaque section de rail, avec ce bruit sec et régulier qui vous restait encore dans la tête le soir en vous endormant. Qu'importaient les coups de bélier des tampons en cours de route du fait de chaînes mal vissées entre les wagons. Qu'importaient les bancs en bois, les places restreintes. Nous savourions le bonheur de regarder le paysage, magnifique et changeant, qui se déroulait par les fenêtres devant nos yeux.
Jeunes, nous l'empruntions pour nous rendre au pardon de la Tréminou, à la fin septembre, ou plus exactement à la fête foraine qui se déroulait, à cette occasion, sur la place de la République de Pont-l'Abbé. Déjà à l'arrivée à Penmarc'h bourg, la jeunesse de Saint-Guénolé, de Saint-Pierre et de Kérity, garçons et filles confondus, occupait trois wagons, archipleins. Le bourg en remplissait deux autres. Nous nous entassions à 30 par wagon. Au Guilvinec, c'était la même chose, ainsi qu'à Tréffiagat et à Plobannalec. Les jeunes de ces deux dernières communes devaient, pour la plupart, monter sur les toits des wagons.
Le train effectuait 18 km de parcours en près de deux heures, arrêts compris. Dans la descente du lieu-dit du Sequer, à la gare de Pont-l'Abbé, la vigilance du chauffeur et du mécanicien était en alerte. Malgré le crissement des freins sur les rails, toute cette masse, matérielle et humaine, lancée à 20 km/h, dépassait parfois la petite gare de Pont-Guern avant de s'arrêter.
Le retour était plus délicat. La jeunesse, voulant profiter de la fête au maximum, attendait le dernier train pour rentrer. La situation y devenait donc critique bien que deux autres trains l'aient précédé. Tous les toits des wagons étaient pris d'assaut et la locomotive n'arrivait pas à traîner les dix wagons en haut de la côte. Tout le monde descendait et poussait dans la montée. Une fois les bâtiments de l'E.P.S. dépassés, au kilomètre 2, la locomotive, ayant rejoint le plat, réussissait à prendre une petite vitesse et chacun reprenait sa place, sans incident malgré l'état de certains. Déjà après le premier arrêt, à la gare de Plobannalec-Lesconil, cela allait beaucoup mieux et la situation s'améliorait encore aux arrêts suivants jusqu'au terminus de Saint-Guénolé. Peu importait l'heure d'arrivée, on mettait le temps nécessaire et on arrivait toujours, mais rarement à l'heure. En ces jours de pardon, le train, prévu pour 200 personnes en transportait jusqu'à 500. Une deuxième locomotive était alors sollicitée, mais elle n'arrivait jamais.
En 1941, alors que le train traversait les champs de pommes de terre, avant la gare de Plobannalec, les roues de la locomotive se mirent à patiner sur les rails. Le train, ne pouvant plus avancer, se retrouva à l'arrêt en pleine campagne. Tout le monde descendit et découvrit des rails envahis par les doryphores des champs voisins. Ils étaient si nombreux qu'ils couvraient les rails sur les 200 mètres de la longueur du champ. Les grandes roues de la locomotive n'accrochaient plus, glissant sur cette masse gluante écrasée. Chacun se mit à la recherche de branches et balaya devant le train et sous les wagons. Au premier essai il démarra. Puis, un homme continua à balayer les insectes envahisseurs devant chaque roue pendant que les voyageurs poussaient de chaque côté des wagons dont les roues patinaient toujours sur les doryphores écrasés et gluants.
Le train était aussi emprunté pour la foire hebdomadaire du jeudi à Pont-l'Abbé. Ces jours-là, les petits cochons achetés à la foire, pour être engraissés dans les fermettes, côtoyaient les voyageurs dans les wagons. J'accompagnais ma grand-mère à certaines occasions.
Ce petit train était également très utile pour le transport des supporters, lors des rencontres dominicales de football, quand les matchs étaient disputés par les équipes possédant des gares, Penmarc'h, Le Guilvinec, Plobannalec, et Pont-l'Abbé. Il fut enfin très utile pour le développement des ports bigoudens.
Mes meilleurs souvenirs tiennent certainement en nos escapades pour la fête foraine et les arrivées de mon père permissionnaire. Mes plus mauvais sont les adieux à mon père sur le quai de la gare à chaque permission. Je le suivais des yeux alors qu'il montait dans le wagon, voyais sa tête dépasser de la fenêtre ; il agitait sa main pour un dernier au revoir. Puis je regardais le train s'en aller doucement et apercevais encore une main qui s'agitait par la fenêtre. Je regardais l'arrière du train jusqu'à le perdre de vue. J'étais le seul à accompagner mon père car ma mère, très sensible, n'aimait pas ces adieux et préférait rester à la maison avec son chagrin.
Ouverte le 4 juillet 1907, la ligne des voyageurs ferma en 1947 pour laisser la place à la voie Quimper Saint-Guénolé, uniquement consacrée au transport de marchandises.
















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