Bande Latérale Unique • 1 671 kHz

Le Crachotement des Âmes

Quand Saint-Guénolé Parlait au Grand Large

Il y a des silences qui font plus de bruit que les tempêtes.
Pendant dix-sept ans, au bout du bout du monde, sur la pointe de Penmarc'h, j'ai été cette petite voix qui a résisté au grand vide océanique.

La Naissance d'une Nécessité

Tout a commencé par un autre silence, celui, définitif, de la station Le Conquet radio (le fameux indicatif FFU) qui s'est tue le 28 février 2000 au nom de la modernité et de la rentabilité. Face à cet abandon, les marins bretons, amputés de leur lien avec la terre, ne se sont pas résignés.

Sous l'impulsion d'hommes de conviction comme André Le Berre, une poignée de professionnels de la mer m'a donné vie. Dès le mois d'avril 2000, j'ai pris le relais, officiellement autorisée en septembre à émettre depuis le port de Saint-Guénolé.

Nichée dans l'ancien hangar du canot de sauvetage, je n'étais pas qu'un simple réseau radioélectrique indépendant. J'étais le battement de cœur d'une communauté. Sur la fréquence de 1 671 kHz, les familles tendaient l'oreille, accrochées à la bande latérale unique (BLU).

L'essentiel et rien d'autre On ne racontait pas sa vie sur mes ondes, on y disait des mots simples et vitaux : « en pêche », « route terre » ou la date prévue de retour au port.
Le fil du quotidien Mes opérateurs, souvent des employés de la criée mis à disposition par la Chambre de Commerce et d'Industrie, transmettaient aussi inlassablement les cours du poisson du jour.
Une pudeur maritime Pas de messages personnels, sauf en cas de force majeure, mais une litanie rassurante, un fil tendu par-dessus les vagues qui disait simplement aux familles : « nous sommes vivants ».

La Chronique d'un Monde qui S'efface

« C'est le dernier lien partagé par tous. Un mail, un coup de fil satellite, c'est un échange entre deux personnes. Là, tout le monde est à l'écoute, tout le monde partage. »

Mais mon histoire est aussi la chronique sociologique et mélancolique d'un monde qui s'efface. C'est la trace tragique des plans de sortie de flotte, ces casses subventionnées qui ont décimé la flottille hauturière. Mes registres d'adhérents sont devenus le sismographe de cette agonie :

2000173navires à la création
2005120bateaux résistent
201155navires au rendez-vous
201340inscrits espérés

Cette érosion constante fut le reflet direct des crises successives de la filière pêche durant cette décennie. Les marins ne parlaient d'ailleurs presque plus à la fin ; l'usage devenait purement professionnel et le poste de radio avec ondes marines disparaissait des cuisines familiales.

Le Silence Définitif

Pour survivre et pallier le manque de personnel et de finances, il a fallu faire appel à la noblesse et au dévouement d'anciens patrons pêcheurs devenus opérateurs bénévoles, comme Guy Jadé, André Le Brun ou Pierre Raguénès. Mais la marche du monde moderne, l'individualisation des communications satellites et la disparition brutale des navires hauturiers ont fini par avoir raison de cette utopie solidaire.

Le couperet est tombé sans bruit médiatique : l'association Radio Vacation Pêche a été dissoute en avril 2017. L'initiateur de ce magnifique sursaut de dignité ouvrière, André Le Berre, grande figure du Pays Bigouden et infatigable défenseur de la pêche, s'en est allé, lui, un dimanche de novembre 2025.

Aujourd'hui, sur les ondes de la mémoire maritime, il ne reste qu'un souffle de vent froid. Celui qui balaye l'ancien hangar de Saint-Guénolé, là où, jadis, la terre et la mer se parlaient tous les matins.

Source : Un film de Jean-François Périgot
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