Rétrospective • 2005

« Il a filé droit sur les rochers »

Chronique du 3 juin 2026 — Souvenirs d'une nuit de naufrage à Saint-Guénolé.

Lors de la Solitaire du Figaro Paprec, l’Irlandais Tom Dolan s’est échoué sur l’île de Sein ce mercredi 3 juin 2026. Une fortune de mer qui ramène immanquablement notre mémoire à la nuit du 6 au 7 juillet 2005. Ce jour-là, au lendemain de son record de la traversée de l’Atlantique en solitaire, Francis Joyon pulvérisait son trimaran sur les écueils de Saint-Guénolé-Penmarc'h.

Le trimaran de Francis Joyon échoué sur les rochers de Penmarc'h en 2005
En 2005, le trimaran de Francis Joyon s'échouait sur les rochers de la pointe de Penmarc’h. (Photo d'archives)

Un skipper en dette de sommeil vaincu par la fatigue, un pilote automatique capricieux... le convoyage du trimaran Idec vers La Trinité-sur-Mer avait tourné au cauchemar en cet été 2005. Concentré pour négocier le redoutable raz de Sein en début de soirée, Francis Joyon, auréolé de son tout récent record atlantique, avait décidé de s’accorder un peu de repos. Il avait confié son bateau au pilote automatique, croyant avoir mis le cap au large.

La Trahison du Pilote Automatique

« Traître », son appareil avait varié de plusieurs degrés, infléchissant dangereusement la trajectoire du navire vers la côte. Le sommeil profond du skipper avait complété le scénario terrible de cet échouage spectaculaire.

« Il a filé droit sur les rochers ! »
— Les marins-pêcheurs bigoudens, témoins effarés de la scène.

Des marins-pêcheurs, sortant leur chalutier du port de pêche bigouden au même moment, avaient vu le bolide de Joyon les croiser en sens inverse, filant à pleine vitesse vers la côte. Ironie sombre de l’histoire : l’Idec s’était crashé à quelques mètres seulement du tristement célèbre « Trou de l’enfer » de Saint-Guénolé (où, le 10 octobre 1870, la famille du préfet du Finistère Gustave Levainville avait péri noyée, donnant naissance au nom du rocher du préfet).

Une Nuit de Lutte et de Désolation

Tout au long de cette nuit, les sauveteurs avaient déployé d’importants moyens pour venir en aide à Francis Joyon, heureusement sorti sain et sauf de ce choc brutal. À peine dix minutes après le mayday lancé par le navigateur à 23h26, trois sauveteurs embarquaient sur le canot pneumatique des sapeurs-pompiers de Penmarc’h. À 23h41, le Prince d’Eckmühl de la SNSM appareillait avec sept hommes à bord, rejoints par d'autres secouristes progressant à pied sur les rochers périlleux.

En mer, le constat fut rapide : déséchouer le bateau de nuit, dans cette zone ultra-rocailleuse battue par les vagues, relevait de l'impossible.

Bateau Déchiré et Pillage

Il fallut attendre la haute mer pour que l’Eckmühl reprenne la mer à 6h17, suivi de près par les pompiers de Penmarc’h et de Loctudy. Mais la marée avait fait virer l’Idec à 180° de sa posture initiale. Sous la pression implacable des flots, le bateau s’était déchiré, un flotteur avait cédé et le navire avait démâté.

À 6h37, Francis Joyon et un sauveteur étaient parvenus à se hisser à bord pour passer le bout de remorquage. À 7h07, l'attelage était prêt à tirer, mais il finit par rompre sous la force de la houle.

Francis Joyon devant les restes de son trimaran
La détresse de Francis Joyon face à la destruction inéluctable de son navire.

La mort dans l’âme, Joyon et ces « courageux marins bigoudens » (à qui il rendra un vibrant hommage) savaient qu’il n’y avait plus rien à faire. La houle achevait de détruire le majestueux trimaran. Le drame maritime se doublera d'une amertume humaine : l'épave fit l’objet d’un pillage en règle par quelques opportunistes, repartant avec divers éléments du bateau sous le regard impuissant du skipper et de son équipe. Une histoire de mer cruelle qui, des décennies plus tard, marque encore profondément notre littoral.