L'École d'Apprentissage Maritime de Penmarc'h
Une naissance dans la tourmente de l'Occupation
Tout commence en juin 1940, lors de l'Armistice et de la démobilisation. La France se retrouve coupée en deux zones. Édouard Le Guirriec, ingénieur mécanicien de la Marine Marchande, rejoint son domicile à Penmarc'h après avoir été démobilisé à Toulon. C'est à Paris que germe l'idée fondatrice, portée par Jean-Baptiste Hamon, capitaine au Long Cours : encadrer les jeunes élèves sortant des écoles primaires et se destinant à la Marine Marchande, à la pêche et à la navigation, en créant des Écoles d'Apprentissage Maritime (EAM) sur les côtes bretonnes.
En octobre 1942, le Secrétariat d'État à la Marine Marchande officialise les choses. L'EAM de Penmarc'h commence à s'organiser sous la direction de M. Durandin, capitaine au Long Cours, épaulé par Édouard Le Guirriec comme directeur-adjoint. Le Comité Local des Pêches décrète une mesure radicale, une première : tout élève sortant de l'école primaire se destinant à la mer doit obligatoirement fréquenter l'EAM pendant 3 ans. Près de 60 jeunes de la commune sont immédiatement concernés.

Pour installer l'école, le recteur Joseph Jézégou obtient du notaire Queinnec la mise à disposition d'un terrain près de la chapelle de Notre-Dame de la Joie. Une condition est fixée : le recteur doit y dispenser des cours de morale ! Des bâtiments en dur sont financés par les usines de conserve, complétés par une longue baraque en bois venue de Brest, comprenant trois salles de classe. En août 1942, lors du grand pardon de la Joie réunissant 15 000 pèlerins, Mgr Cogneau bénit solennellement les locaux.
Un seul cahier, des sabots et un moteur en bois
La vie à l'école est rude, marquée par les pénuries de la guerre. L'ancien élève Charles Pochic, entré à l'âge de 15 ans muni de son certificat d'études, se souvient des détails de ce quotidien : « On avait un seul cahier pour prendre nos cours. Et il fallait écrire au crayon. Comme ça, on pouvait effacer et le cahier était réutilisé. »
Au début, l'école ne dispose d'aucun véritable moteur pour les cours de mécanique. Qu'à cela ne tienne : le directeur fait fabriquer une maquette entièrement en bois par le charpentier pour expliquer aux élèves le fonctionnement interne d'un cylindre ! Plus tard, un vieux moteur réformé du phare d'Eckmühl (un Bollinger) est récupéré, permettant aux apprentis de s'exercer à monter, démonter et démarrer la machine. Pour les exercices pratiques en mer, l'école ne dispose initialement d'aucune embarcation, avant de pouvoir enfin armer une baleinière à voile et avirons ancrée au port de Kérity.
Le programme des cours s'étale sur plusieurs sessions théoriques et pratiques : navigation, ramendage et matelotage, forge, ajustage, comptabilité du marché du poisson et charpentage. Mais le régime de Vichy impose aussi ses codes : salut au drapeau le matin, chant du « Maréchal, nous voilà... » et cours d'éducation physique. Les jeunes sont encadrés par groupes de 8 pour les exercices de canot. Pour aménager le terrain de sport, faute de sable, les élèves vont chercher de la grève dans des brouettes.

La concurrence du chiendent et les dangers de la grève
Assurer l'assiduité des élèves n'est pas une mince affaire pour la gendarmerie maritime. En ces temps de vaches maigres, les familles sollicitent les enfants pour ramasser le goémon, mais aussi pour une activité surprenante apparue sous l'Occupation : la récolte des racines de chiendent dans le sable des dunes, revendues pour la fabrication de brosses. Cette industrie familiale procure un troc précieux (beurre, farine), poussant les enfants à déserter les bancs de l'école.
La distraction des élèves pendant les récréations comporte aussi ses risques de guerre. Les "loustics" s'amusent à faire sauter des rochers sur la grève en utilisant des "macaronis" de poudre et d'explosifs récupérés dans les mines russes et allemandes échouées. Le directeur-adjoint intervient un jour de justesse auprès d'un élève qui tentait de démonter un détonateur de mine serré dans l'étau de l'atelier de l'école...





Voici les noms des enseignants et des élèves de l’EAM de la Joie figurant sur la photo, de gauche à droite :
Au 1er rang, assis par terre : Sébastien Jolivet, Sylvain Le Lay, Jean Le Pape, Marcel Rioual, Pierre Maréchal, Jean Lucas, Ferdinand Tanneau, Yves Gourlaouen, Jean Le Floc’h.
2ème rang, debout : Francis Goanec (instituteur) et M. Tessot (ou Gaissot) ; assis sur un banc : X, Xavier Diquelou, Jean Le Rest, Pierrot Bideau, Adrien Donnard, François Le Corre, Yvon Le Dréau, Jean Plouhinec, Louis Cariou, Eugène Le Gall, Louis Guého, Jacques Lucas.
3ème rang, derrière Jean Goanec : le recteur Jézégou ; plus à droite : Paul Fontaine, Félix Peigné, Corentin Plouhinec, Charles Pochic, Francis Le Roux, François Gloaguen, Nonna Tanneau, Pierre Guéguen, Amédée Le Palud.
Tout derrière, en haut : Jean Goulequer (casquette foncée), Jean L’Helgouarch (casquette claire), Pierre Sergent (béret). Devant eux : x, x, Aristide Cossec, Honoré Le Pape, Louis Gloaguen, Jacques Le Brun, Louis Cloarec, M. Audigou (l’administrateur maritime), Jacques Le Brun, Louis Tanneau, Jean Carval, Thomas Stéphand, Jean Le Moigne, Corentin Keravec, Louis Jolivet. Derrière, de profil, à moitié masqué : le directeur Durandin.
1947 : Le clap de fin d'une belle aventure
À la Libération, en 1945, l'école change de cap avec l'arrivée d'un nouveau directeur, M. Bourhis, originaire de Concarneau. Les programmes sont réorientés vers les brevets de "Patron de Pêche" pour soutenir la reconstruction de la flottille et moderniser les méthodes. Cette année-là, l'EAM de Penmarc'h presents 32 élèves au brevet, et tous sont reçus, permettant à ces nouveaux diplômés de s'orienter vers la grande pêche au large à Saint-Guénolé.
Cependant, le retour à la normale de la Marine Marchande et la fin des statuts dérogatoires de guerre sonnent le glas de l'établissement. Fin 1945, Édouard Le Guirriec est rappelé par la Transatlantique pour embarquer sur un Liberty Ship. En 1947, les autorités maritimes décident de regrouper les structures et de fermer l'antenne de Penmarc'h au profit de l'EAM du Guilvinec. En cinq ans d'existence, entre 250 et 300 jeunes marins auront été formés à l'école de la Joie, décrochant leur CAP de pêche, de matelot ou leur brevet de patron. Les locaux, quant à eux, seront vendus et transformés un temps en débit de boissons par Louis Le Pape, avant d'être restructurés en appartements.
Une page d'histoire locale gravée dans le sable et la mémoire des anciens marins de Penmarc'h.
Documents d'archives extraits des éditions de Mouez Penmarc'h et du fonds Gérard Tanneau.










