Chronique • Printemps 1887

Le Printemps des Pierres

C'était en avril 1887. Le monde tournait comme à son habitude, c'est-à-dire passablement de travers. Paris, qui a toujours le sang un peu chaud dès que les marronniers bourgeonnent, bouillonnait. On s'y écharpait sur les bancs de l'Assemblée, on y débattait âprement du budget, on s'y passionnait pour le Général Boulanger et l'on s'y pressait pour admirer les derniers vaudevilles. La capitale s'agitait dans ce bruit de papier froissé et de chuchotements de couloirs qui forme la musique de chambre des ministères. Et c'est ainsi que la IIIe République était grande.

Pendant ce temps-là, fort loin des dorures et des secrétaires d'État, l'Atlantique continuait de raboter consciencieusement nos côtes. À Penmarc'h, le vent d'ouest ne se souciait guère des crises gouvernementales.

Pourtant, c'est précisément dans cette effervescence printanière qu'une commission parisienne, sans doute saisie d'une soudaine urgence face à ce qui ne bouge pas, prit une décision d'une ironie magnifique. À quelques jours d'intervalle, sous les presses du journal Paris-Bretagne, on publia des arrêtés. Des messieurs très sérieux, sanglés dans leurs redingotes, décidèrent d'un trait de plume de conférer l'immortalité administrative à l'église de Penmarc'h, ainsi qu'à ses menhirs et dolmens.

Edition du 10 Avril
L'homme est ainsi fait : il éprouve le besoin impérieux d'homologuer l'éternité avec des tampons officiels.

Songez un peu à la scène. Il a fallu qu'un fonctionnaire décrète que nos blocs de granit, dressés là par des aïeux dont l'histoire a égaré le nom, méritaient soudain d'être « classés ». Ces pierres, qui ont vu passer les Celtes, les Romains, la Révolution, et qui ont résisté à toutes les tempêtes d'équinoxe sans jamais demander la moindre subvention, se trouvaient soudainement protégées par la grâce d'une feuille de papier timbré.

Il y a là une poésie absolue. Paris s'essouffle, Penmarc'h respire. Les gouvernements tombent, les polémiques s'éteignent, les gazettes finissent par jaunir dans les archives, mais l'église de Penmarc'h et ses vieux cailloux pointés vers les nuages restent, muets et stoïques. Ils n'avaient que faire de ce certificat de pérennité, mais ils l'ont accepté avec la politesse silencieuse et un peu narquoise des choses qui nous survivront.

C'est une modeste leçon de philosophie que nous offre là ce printemps 1887. Quand l'actualité devient vraiment trop bruyante, il est toujours salutaire d'aller demander conseil aux pierres.

Une réflexion libre, au gré des archives.