L'Or Noir des Marais
C'était un métier de misère, cruel et douloureux. La technique locale était simple : on offrait ses jambes en appât. Une fois la bête fixée et gorgée de sang, on la récoltait.
Les archives judiciaires (Dossier 4 U 2-30) nous rapportent le procès de Pierre Le Lay, arrêté une nuit de mai 1830 dans un bassin voisin. Ce père de famille explique au juge la terrible réalité de ce braconnage de survie.
Il révèle qu'en hiver, lorsque l'eau était trop froide pour supporter la douleur, ils jetaient des couvertures de laine à l'eau pour piéger les sangsues. Une astuce dérisoire pour tenter de gagner quelques francs sans mourir de froid.
Cette souffrance alimentait un véritable business. Les archives départementales révèlent qu'un certain Mathias Le Peoch, entrepreneur quimpérois, avait mis en place un réseau structuré à Penmarc'h.
Il ne se salissait pas les mains. Il s'appuyait sur des « entremetteurs domicilés à Penmarc'h et à Treffiagat ». Ces intermédiaires locaux négociaient les prises auprès des « pêcheurs du cru, arpenteurs des vastes étangs et marais littoraux ». C'est donc toute une économie souterraine qui s'activait ici, reliant les marais bigoudens aux hôpitaux parisiens.
La disproportion était telle qu'une bonne journée de "pêche" rapportait autant qu'une année de labeur dans les champs. De quoi motiver bien des sacrifices.
Pourquoi une telle soif de sangsues ? À cause d'une guerre idéologique. Le Dr Bohan (Manoir de Kerazan) était un ardent défenseur de la saignée (théorie de Broussais). Il s'opposait au célèbre Dr Laennec, inventeur du stéthoscope, qui jugeait cette pratique barbare. Nos marais servaient de réservoir de munitions à cette bataille médicale !
Le destin des sangsues pêchées à Penmarc'h n'était guère plus enviable que celui des pêcheurs. Elles finissaient dans d'immenses bassins d'engraissement où la rentabilité primait sur tout.
Pour nourrir rapidement des milliers de pensionnaires captifs, on promenait dans les bassins des chevaux de travail épuisés, livrés aux morsures jusqu'à l'anémie complète. Une fin de vie terrible, sacrifiée sur l'autel du profit médical.
Cette histoire a laissé une trace indélébile dans la toponymie Bigoudène.
"Goarem Pen Glaouic"
L'étude de Robert Gouzien a levé le mystère. Sangsue se dit Gelaouenn en breton. Avec le diminutif -ic, cela désigne la "petite sangsue" (médicinale).
Le nom signifiait donc « La Garenne de la Pointe aux Sangsues ». Les anciens parlaient même de "Kibell Gelaouig" : le bassin aux sangsues !
